To bio or not to bio

Publié le par Charlotte

Au conservatoire végétal d'Aquitaine, Montesquieu (47)

J'ai croisé une drôle de faune ces jours-ci dans le Lot-et-Garonne, département leader de la production maraîchère et fruitière. Mon journal destiné aux braves jardiniers de tout le pays (notre bon vieux Rustica)
m'avait envoyée, mardi 10 février, à Agen au Sifel (salon international des fruits et légumes) qui mettait cette année le thème de l'agriculture biologique à l'honneur. Enfin plus exactement de "l'éco-compétitivité", une pointe d'écologie pour faire joli, mais n'oublions pas les vraies valeurs économiques. D'ailleurs pour montrer leur attachement à l'écologie, ils avaient invité Claude Allègre qui a déclaré (propos rapportés par le président du Sifel) : "Ce sont les OGM qui sauveront le bio!" Un scientifique de renom, quand même. Alors bon.
Mais je vais trop vite!
Que je vous raconte d'abord la préparation de mon voyage et mes escapades dès le lundi 9 sur le terroir de nos voisins. Trop heureuse de compléter mes connaissances auprès de cultivateurs bio, intègres et passionnés, je me lance alors dans la recherche de contacts pouvant m'offrir de beaux sujets d'articles. Je ne dis pas que je n'ai trouvé personne, loin de là. D'abord Laurence Boquet, une "prunicultrice" (eh oui, c'est le pays du pruneau d'Agen!) qui sur son petit verger, empêche la reproduction d'insectes parasites en leur envoyant des milliers de faux signaux de femelles roucoulantes, si bien que les mâles ne trouvent pas les vraies ! ça vous semble sans doute barbare, mais c'est moins ravageur que l'aspersion de produits chimiques façon Tchernobyl, non? Et puis cette sympathique cultivatrice m'a offert un sachet de pruneaux estampillés Lou Prunel, le top quality, corruption de journaliste si je n'avais pas été déjà convaincue de la qualité de sa production. Qui d'autre? Des jardiniers apparemment riches de valeurs et d'idées, que je n'ai pas eu le temps de rencontrer parce que je devais me concentrer sur le fameux Sifel. Dans la liste des exposants, j'ai donc trouvé le pépiniériste Benoît Escande, propriétaire de la variété de pommes Juliet (R) qu'il a introduite en France avec obligation de la cultiver exclusivement en bio (il possède les droits mondiaux), et qu'il produit à une échelle qui grossit à vue d'oeil. Le bio industriel. Pour l'instant 12 hectares de Juliet (R) bio sur ses 180 ha de vergers et de maraîchage majoritairement traités en conventionnel. J'avais presque honte de mes bottes en cahoutchouc dans la bouillasse du verger, face à ce frigant jeune loup ambitieux au portable aussi bien greffé (à l'oreille) que ses plants de pommiers. Devant ses discours sur les bienfaits du bio et de l'écologie, je lui ai dit qu'il m'avait davantage l'air d'un homme d'affaires surbooké que d'un jardinier écolo (le statut de journaliste autorise à être parfois provocateur et c'est délectable!). A quoi il a répliqué que son action avait permis d'augmenter et de structurer l'offre de pommes bio, de quoi répondre à la demande croissante des consommateurs. Et que les autres producteurs seraient bien avisés de suivre son exemple : pour les conventionnels, se mettre au bio, et pour les bios, voir plus grand pour ne pas vivoter. Débat que je médite depuis ce lundi, donc.
Mais je reviens au clou du salon : son inauguration. Salve et festival de crachotis contre l'agriculture biologique, malgré le titre enjôleur du salon et moult déclarations démontrant que le bio c'est super, mais que le conventionnel s'en rapproche drôlement bien et que bientôt ils ne feront plus qu'un. Ah! Unis dans l'amour de la terre ! D'abord : le député-maire d'Agen Jean Dionis du Séjour enjoignait les cultivateurs à ne pas céder à "l'intégrisme du bio", ne surtout pas abandonner leurs traitements chimiques avant d'avoir trouvé le produit bio parfaitement équivalent, au risque de mettre en danger la filière agricole. Heureusement le président du Conseil régional d'Aquitaine, Alain (me trompé-je de prénom?) Rousset rappelait l'immensité de la demande et des besoins en bio (une augmentation de la consommation bio de 15% par an, tandis que la production n'augmente, elle, que de 1%). Quant au président du Sifel, Yves Bertrand, il dénonçait lui aussi "l'intégrisme du tout bio" en prétendant que si demain tout le monde cultivait bio, les rendements baisseraient de 30% et ce serait la famine. Tout en affirmant qu'il fallait encourager les consommateurs dans cette tendance et produire écologique. Donnant l'exemple de sa propre serre où il cultive fraises et tomates hors-sol. C'est là-bas, à Marmande, que se poursuivait la visite organisée pour la presse. Une hallucinante serre de 15 ha où s'étendent à perte de vue les rangées de garriguette puis les pieds de tomates encore vertes (houla, minute, nous ne sommes qu'en février tout de même!). Alors question bio, il introduit des bourdons pour polliniser les fleurs et des macrolophus (insecte moins glamour mais plus efficace que la coccinelle) pour dévorer les parasites. Très bien. Là où ça se gâte, c'est quand on voit comment grandissent les belles rouges que vous allez croquer dès le printemps (en avance, forcément). Hors-sol, ça veut dire : les fraises dans des petits pots de tourbe, les tomates sur des pains de culture de laine de roche ou de copeaux. Mais qu'est-ce qu'il a contre le sol ? Moi, tout le mois de janvier, pour mon canard qui aime les jardiniers, j'ai interviewé des cultivateurs qui utilisent le bois raméal fragmenté (BRF) et autres paillages, et qui m'ont passionnément expliqué que le secret du jardinage, c'est l'humus : enrichir la terre en humus grâce à l'apport de végétaux et de miscellium, et hop c'est le retour des petites bêtes, la terre n'a plus soif et les légumes sont fous de joie! Et ce monsieur, dans sa serre new-yorkesque, il nous explique les bienfaits écologiques de ce mode de culture protégé : température parfaite à toute heure, arrosage au goutte à goutte, fini la pluie qui mouille les feuilles et développe les maladies fongiques (donc il traite moins)... Très bien. Mais la terre alors ? Eh bien elle se fatigue trop vite.  En culture intensive, évidemment... oui mais il a des rendements à assurer, il nourrit la planète, pas comme ces rêveurs du bio ! Et puis c'est sale la terre, ça apporte des maladies. Alors comme tant d'autres, il a essayé la désinfection des sols pour tuer les parasites. Trois techniques possibles : la chimie, la solarisation, la vapeur. "Au bout de deux ans, mes sols étaient morts", constate-t-il. Ah bon? Alors, il les a... supprimés. Un peu comme si vous mettiez vos gosses chacun dans une bouteille en plastique pour ne pas qu'ils se traînent dans la boue, se colorient les doigts et se refilent leurs microbes en jouant ensemble. Enfin, moi, c'est la comparaison qui me vient à l'esprit mais je suis peut-être effrayée par ma propre tentation de le faire VRAIMENT!

Publié dans récits de campagne

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